mardi 22 avril 2014

Ce qui me la rappelle

Toutes les semaines, ma mère revient de France.
Toutes les semaines, c’est noël. Mes colis d’ebay arrivent tous à la fois.

Aujourd’hui j’étais malheureuse, il n’y avait pas de livre.

L’absence de livre, ça enlève toute la magie.
Le livre justifie la poussière qui macule mes doigts après avoir ouvert ces cartons et manipulés ces objets majoritairement anciens.
La fontaine à absinthe, aussi modeste soit-elle, ne compense pas l’absence de livre.

Aujourd’hui j’ai été si décentrée, que j’ai acheté deux fois le même livre rare… peu importe, avec un peu de chance, je revendrai l’exemplaire qui sera en moins bon état… y a t’il d’autres gens qui aiment les livres rares sur la restauration des instruments anciens ? Ce livre n’est pas si vieux, je crois qu’il a mon âge.

L’autre livre que je convoite, est un autre livre rare, et pas tellement plus ancien que celui sur les instruments. Il traite de reliure.

Quand on sait que l’une des branches dans laquelle j’excellais le plus aux arts-décoratifs s’appelait « volume papier », et qu’on sait que mon étuis d’archet de contrebasse fut une réalisation personnelle, construite à partir d’un procédé médiéval appelé le « cuir bouilli », et que cet étuis comporte une gravure de dragon et une gravure d’oiseau… quand on sait en plus, que la dorure me fascine, que la gravure me passionne (même si je n’ai que peu gravé dans ma vie, et jamais doré quoi que ce soit)…
Quand on sait tout cela, vraiment, et l’amour que j’ai pour les livres (spécialement anciens)… on ne peut être surpris de mon attrait pour la reliure.

Mon premier amour a fini par en faire. Le dernier y viendra.

Dans le livre, il y a ce silence qui m’est cher.
Oh je n’arrive pas bien à lire, c’est comme si notre mode de vie ne m’y encourageait pas… c’est plus facile d’écouter une vidéo avec un documentaire… j’écoute, mes yeux sont ailleurs, je fais toujours trois choses à la fois.


Pour lire, j’ai besoin d’espace.
Je n’en ai plus.
Ici je suis submergée par ma vaisselle sale, par mes câbles et instruments amoncelés les uns sur les autres, par les objets pour lesquels je n’ai pas encore de rangement… je suis ratrappée par la vie… et mon esprit n’est pas assez calme pour la lecture.

Il manque la place de s’étaler sur le tapis…
Il manque le fauteuil du chalet, et surtout, le rayon de lumière qui fait danser la poussière.

Alors à défaut de lire, je feuilliète.
Je les garde près de moi, je les range en tas, je n’ai pas les bibliothèques nécessaires pour qu’ils soient à leur aise.

Un jour, j’aurai cette jolie bilbiothèque vitrée, celle qui se ferme avec une clef.
Celle qu’un Raoul gardait pour « les livres d’amis sur grand papier ».
Il faut dire qu’aujourd’hui j’en ai des livres sur grand papier. Je ne sais pas encore les nommer, parfois je le sais à cause de l’appellation sous laquelle ils furent vendus.
Parfois il y a des reliures abimées que je sais qu’un jour je restaurerai.
Parcequ’un jour j’aurais de nouveau accès à mon établi, j’aurai soit mon petit bureau de bricolage en bois accessible dans ma cave, soit mon établi quasi neuf, et je passerai devant ces meubles un temps silencieux à me coudre de quoi protéger ma vie des agressions. Une reliure de moi, de ma vie, de mon histoire.
Certains de mes livres me sont si chers, que je pourrais mordre quiconque aurait la mauvaise idée de les malmener.
Je ne supporte pas les maisons sans livres.

Je ne supporte pas les maisons où la télé est au centre de tout.
J’ai grandi sans télé la moitié de mon enfance, et toujours, toujours, il y a eu des livres. Mes parents me lisaient des histoires à tour de rôle le soir.


Je voudrais un jour, avoir la force d’écrire un livre.
Mais désormais je pense que ce ne sera pas un livre en prose. Peut être le ferai-je lorsque j’aurai du courage. Le courage d’être moi-même.
Je sais que l’on peut écrire une chanson pour une seule personne. Une chanson, ça ne dure que cinq minutes. L’écriture, c’est quelques heures… il y a après tout cela les longues journées d’enregistrement et d’arrangement… ces choses que je ne réussis plus à faire.
Pourrais-je écrire un livre pour une seule personne ?

Il est vrai qu’en matière de littérature, je n’ai aucun souci du fait que ce soit rentable, je m’en contrefous. Ce n’est pas mon créneau…. Et puis pourquoi suis-je si soucieuse de pouvoir gagner ma vie un jour ? Je suis déjà hors circuit, je vis en marge, la société qui m’a démolie est à présent obligée de me protéger financièrement.

Oh qu’il serait libérateur de ne faire à nouveau que les choses dont j’ai vraiment envie !
Mais la musique ne me fait pas envie. J’ai perdu le goùt des choses. Je le cherche.
Je n’aime pas spécialement le sucré, moi qui suis plutôt branchée salé, et pourtant j’ai fondu il y a quelques heures en mangeant une crème brulée terriblement raffinée.
Tout à coup ça m’a pris là, au creux de moi..
Le plaisir.

Ca devrait être simple le plaisir…
Pourtant ça ne l’est pas.

J’ai toujours fait de la musique pour ce plaisir immense qu’elle me procure.
L’art en général, provoque ce plaisir en moi.
Etre sur scène, c’est jouir de l’existence. C’est un jeu que je n’aurais jamais voulu arrêter.

Dans un mois, je remonte sur les planches.
En costume.
Mais avant cela… je dois écrire la moitié du texte que je devrai déclamer alors.
Je dois amener un personnage construit et convainquant. Une demoiselle d’une autre époque.

En moi, je suis déjà ce personnage, j’en ai l’éloquence, le discours, les gestes, et ce costume ne me semblera pas si étranger.
Mais je n’ai pas la force… je me sens fébrile. Et si je me plantais ?
Et si je me couvrais de ridicule ? Et par là même, si je ridiculisais aussi le travail gigantesque de mon amie chef d’orchestre pour son master ?

Et ce chapeau, a t’on déjà vu moins élégant ?! Une horreur ! Ca manque de plumes !


Pourtant je veux le lire ce texte du carnaval … J’en crève d’envie.
Je veux aussi montrer au monde que je suis capable d’écrire des choses éloquentes et que je peux les servir sans chanter. Sans que la musique soit de moi.


Mon bureau est encombré de porte-plumes divers et d’encres de chine de couleurs variées… portes-mines et stylo-plumes remplissent mon pot à crayon… et pourtant… je sèche.
Par manque de courage. Elle me le disait bien que pour écrire il faut du courage… et si je n’en n’avais plus ? Si j’avais épuisé tout le courage qui m’était dévolu ?

Parfois je me demande si la capacité à écrire ne va pas de paire avec la capacité à lire.

Mon appartement est le lieu de vie d’un imposteur.
Ce nom au masculin comme écrivain ou compositeur…


Je ne veux écrire qu’à une seule personne.
Voilà le souci.
Elle ne verra jamais ce spectacle, ne sait pas de quelle robe je parle… elle ne sait rien de ma torpeur, rien de mes pensées.
Elle ne sait pas quels livres remplissent ma bibliothèque… et je me maudis presque de n’avoir pas prise la sienne en photo… moi qui à l’instant, voudrait tant savoir.

Elle ne sait rien de ma vie d’aujourd’hui. Elle pense sûrement que la vie continue.
Et moi je n’entends qu’un silence pollué… pas ce silence paisible que j’aimais tant.
Celui de mon enfance, celui de notre si brève histoire.

Mes livres sont comme des gens de ma famille. Ce sont des gens que j’aime.
Et quand eux et moi on n’arrive pas à communiquer, alors simplement, je les serre contre moi.

Quand j’étais gosse, je trompais la solitude en lisant.
Mais les livres que j’aime aujourd’hui me la rapellent à chaque page.
Même l’odeur de l’encre de certains livres dont le papier est frais et blanc… même cela me la rappelle.
Au fond… elle sentait comme certains livres.

Les livres sont avec mes instruments précieux (peu nombreux) ce que j’aime le plus de tout ce que je possède…
C’est peut être malheureux… mais je n’aime que ce qui me la rappelle…


Le reste m’indiffère.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire